Le cerveau a-t-il un sexe ?

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À quel point le cortex de l’homme est-il différent de celui de la femme ? Le neurobiologiste Jean-François Bouvet tord le cou aux idées reçues.

Propos recueillis par 

Jean Dujardin et Alexandra Lamy dans "Un gars, une fille".

Jean Dujardin et Alexandra Lamy dans « Un gars, une fille ». © Allo ciné

 

« Dans les races les plus intelligentes, comme les Parisiens, il y a une notable proportion de la population féminine dont les crânes se rapprochent plus par le volume de ceux des gorilles que des crânes du sexe masculin les plus développés. » On est en 1879 et Gustave Le Bon, médecin, anthropologue et sociologue, publie ses brillantes observations sur les variations du cerveau. Autant dire qu’on revient de loin. « Tous les psychologistes qui ont étudié l’intelligence des femmes ailleurs que chez les romanciers et chez les poètes, poursuit le savant, reconnaissent aujourd’hui qu’elles représentent les formes les plus inférieures de l’évolution humaine et sont beaucoup plus près des enfants et des sauvages que de l’homme adulte civilisé. » Un siècle et demi plus tard, si les propos racistes et misogynes subsistent pour créer le buzz à l’appui d’études biaisées, les avis divergent toujours sur la question qui nous taraude tous : l’homme et la femme ont-ils oui ou non le même cerveau ? Dans Le camion et la poupée. L’homme et la femme ont-ils un cerveau différent ?(Flammarion, 2012), le neurobiologiste Jean-François Bouvet tente de tirer la question au clair. Faut-il croire en l’incontournable déterminisme biologique et attribuer un sexe au cerveau ? Ou suivre les papesses des gender studies dans l’idée que l’éducation y est pour beaucoup ? Les deux, conclut le spécialiste. Pour Le Point.fr, il revient sur l’un des plus grands mystères de l’humanité.

Le Point.fr : Que répondriez-vous au titre de votre livre ? L’homme et la femme ont-ils véritablement un cerveau différent ?

Jean-François Bouvet : Toutes les études, qu’elles soient réalisées post mortem ou sur le sujet vivant, le confirment : il existe bien une différence physique. En effet, le cerveau de l’homme est, en moyenne, plus volumineux et plus lourd d’environ 150 grammes que le cerveau de la femme. Mais il ne s’agit là que d’une question de corpulence générale. Plus intéressant à noter : ce ne sont pas systématiquement les mêmes zones qui fonctionnent pour répondre à une tâche déterminée. Reste que si les chercheurs sont – en principe – aujourd’hui capables de reconnaître, en soumettant le cerveau à une IRM, s’il s’agit d’un homme ou d’une femme, les différences entre les deux restent néanmoins limitées. Ce qui est intéressant, c’est de savoir d’où elles viennent exactement – si elles ne sont pas uniquement liées à la corpulence générale de l’individu – et quel est le rôle joué par les hormones.

Vous citez le professeur Paul Broca, chirurgien et anthropologue du XIXe siècle, et ses théories pour le moins sexistes. À quel moment les scientifiques ont-ils laissé de côté leurs préjugés ?

Au XIXe siècle, Broca est l’un des premiers à s’intéresser à la question. On est en 1861 et dans un ouvrage intitulé « Sur le volume et sur la forme du cerveau suivant les individus et suivant les races », il finit par conclure que le cerveau masculin est plus lourd que le cerveau des femmes. Jusqu’ici, pas de problème. Mais en s’interrogeant sur la signification biologique d’une telle différence, voilà ce qu’il écrit : « La femme étant plus petite que l’homme, et le poids du cerveau variant avec la taille, on s’est demandé si la petitesse du cerveau de la femme ne dépendait pas exclusivement de la petitesse de son corps. » Si seulement il s’était arrêté là… Mais non, il enchaîne : « Pourtant il ne faut pas perdre de vue que la femme est en moyenne un peu moins intelligente que l’homme ; différence qu’on a pu exagérer, mais qui n’en est pas moins réelle. Il est donc permis de supposer que la petitesse relative du cerveau de la femme dépend à la fois de son infériorité physique et de son infériorité intellectuelle. » On revient de loin, n’est-ce pas ? Ces idées reçues ont perduré tout au long du XXe siècle et il faut attendre les années 1980 pour voir apparaître les premières études sérieuses sur les différences structurales entre le cerveau de l’homme et celui de la femme. Seulement, on choisit un nombre encore trop restreint de personnes pour constituer les échantillons. Le grand tournant s’opère au début du siècle, lorsque les études concernent plusieurs centaines d’individus.

C’est notamment grâce à ces échantillons plus importants qu’on a récemment découvert que les cerveaux évoluaient différemment à l’adolescence…

C’est, en effet, une découverte fondamentale. On assiste à un véritable « chantier cérébral » à cette période, où les zones ne se développent pas de la même façon chez le garçon et chez la fille – dont le cerveau est mûr environ deux ans plus tôt.

Les défenseurs du « déterminisme biologique « , comme la psychologue canadienne Doreen Kimura, n’ont donc pas complètement tort de parler de « cerveau sexué » ?

On sait aujourd’hui qu’il y a une certaine sexualisation du cerveau qui se manifeste très précocement. Dès le stade foetal, par exemple, les cortex diffèrent. Pour autant, les scientifiques se mènent une guerre sans merci concernant l’amplitude et l’origine de ces différences. D’un côté, des neuroscientifiques défendent l’idée d’un cerveau sexué, fruit d’un déterminisme biologique. De l’autre, les papesses des gender studies affirment que les cerveaux masculins et féminins sont identiques à la naissance, mais qu’ils sont façonnés ensuite par l’éducation. Les deux s’affrontent en se traitant d’idéologues. Or, la réalité est bien plus complexe.

Vous voulez dire qu’il est difficile de constater l’effet de ces différences biologiques sur le comportement des individus ?

Absolument. Même si on fait des découvertes passionnantes, il est encore très compliqué de démêler ce qui relève de l’éducation ou du déterminisme biologique. Les seuls domaines pour lesquels c’est relativement clair sont l’orientation spatiale et le langage. Le cortex s’épaissit nettement dans les zones associées langage chez les filles. Or, les garçons auront, eux, une couche plus épaisse dans les zones favorisant l’orientation spatiale.

Vous dénoncez les innombrables études biaisées sur le sujet, du genre « Frénésie de shopping avant les règles : la faute aux hormones ! » Pourtant, vous évoquez « le fonctionnement cyclique du cerveau féminin ». Ne retombe-t-on pas dans la caricature ?

Pas du tout. Dire que le cerveau de la femme fonctionne de manière cyclique n’a rien de révolutionnaire. Ce qui l’est davantage, ce sont les découvertes des psychologues de l’université de Durham en Grande-Bretagne qui ont réussi à montrer que le cerveau des femmes fonctionnait de façon asymétrique pendant les règles, et de façon plus symétrique après l’ovulation. En gros, quand leurs taux d’hormones sexuelles sont au plus bas, les femmes traitent préférentiellement l’information, comme les hommes, avec leur hémisphère gauche. En revanche, après l’ovulation, quand les concentrations hormonales sont élevées, les deux hémisphères participent à nouveau de manière équilibrée. Mais est-ce que ça change pour autant leur façon d’aborder les problèmes ? On ne sait pas encore.

Dans les années 1950, l’anthropologue américain Melford Spiro s’intéressa aux méthodes d’éducation novatrices « unisexes » mises en place dans les kibboutz en Israël. Et il eut la surprise de constater que, sans donner d’indications aux enfants, les garçons se dirigeaient spontanément vers les camions et les filles vers les poupées. Le naturel revient donc au galop ?

Jules Michelet affirmait sans rire que « si on donne à la petite fille le choix entre les jouets, elle choisira certainement des miniatures d’ustensiles de cuisine et de ménage ». Plus sérieusement, quelle est la part du naturel et du structurel dans le choix des jouets ? Les féministes ont eu beau monter au créneau, certaines ont été obligées de reconnaître que le conditionnement dès l’enfance ne fait pas tout. des expériences réalisées sur des singes mâles et femelles mettent en évidence le même type de choix que chez les enfants des deux sexes. C’est stupéfiant.

Un programme commun, mais des lectures différentes. Peut-on résumer la situation ainsi ?

C’est vrai sur le plan génétique, mais ce que nous montre précisément l’expérience, c’est que nous ne sommes pas entièrement programmés par nos gènes. La plasticité du cerveau permet une reconfiguration permanente par la culture et les pressions sociales.

Autrement dit, même si le cerveau de l’homme et celui de la femme sont sensiblement différents à l’origine, ils peuvent finir par se ressembler…

Absolument. Contrairement à ce qu’on pensait il y a encore quelques années, en se servant beaucoup d’une fonction, on peut former de la matière grise dans certaines zones du cerveau. Autrement dit, les filles ont beau se repérer moins bien dans l’espace, avec un peu d’entraînement, elles peuvent y arriver !

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